C'est pas mon idée !

vendredi 1 novembre 2019

Le Libra réveille les banques allemandes

Bankenverband
Face aux critiques virulentes des institutions financières, régulateurs et gouvernements du monde entier, le projet de cryptomonnaie de Facebook ne verra peut-être jamais le jour. Mais il aura au moins eu le mérite de lancer un vrai débat sur l'argent à l'ère « digitale ». Cette semaine, l'association des banques allemandes entrait dans la danse.

Ce que n'a jamais réussi le Bitcoin en plus de 10 ans d'existence, le Libra parvient à l'accomplir avant même d'être né : faire prendre conscience à l'establishment de l'impératif d'adapter les mécanismes monétaires en vigueur depuis des siècles au monde moderne… et introduire un sentiment de panique parmi les acteurs traditionnels. Le titre de l'appel de la Bankenverband, équivalent outre-Rhin de notre FBF hexagonale, est clair sur le premier point : « l'économie a besoin d'un euro digital programmable ».

Et, en effet, l'argumentaire affiché démontre une excellente compréhension des enjeux que souligne l'émergence d'une initiative comme celle imaginée par Facebook. Les banques admettent ainsi la nécessité de développer de nouveaux supports, capables de s'intégrer, de manière transparente, dans des processus où le numérique est désormais omniprésent et elles reconnaissent que les outils qu'elles distribuent aujourd'hui, dont le paiement instantané, ne suffisent pas à satisfaire toutes les attentes.

Concrètement, une des principales préoccupations de l'organisme sectoriel concerne l'internet des objets (IoT) – à considérer ici au sens large – dont elles perçoivent clairement qu'il va requérir des évolutions radicales par rapport aux dispositifs actuels. Il évoque en particulier les capacités de programmation de l'argent, à base de « contrats intelligents » (« smart contract »), qui seules rendront possibles de nombreux cas d'usage, grâce à l'automatisation des mouvements de fonds qu'elles autorisent.

Fort de ces constats, le Bankenverband a donc dessiné un plan d'action ambitieux, en 11 parties, qu'il soumet aux autorités allemandes et européennes. Il représente, en quelque sorte, une contre-proposition aux velléités des entreprises privées (Facebook n'étant pas seule dans cette position) de combler le vide laissé par les systèmes existants. Malheureusement, plus qu'une feuille de route pour une démarche d'innovation, l'exercice s'avère surtout focalisé sur la défense des prérogatives et privilèges des banques.

Euro Digital

D'emblée, le désir de maîtriser le calendrier de déploiement du futur euro digital plante le décor. Sous prétexte d'un manque de maturité de la technologie (pas totalement absurde, mais dénotant peut-être plutôt leur propre retard structurel), les banques voudraient imposer une étape préliminaire consistant à ajouter une couche de programmation aux instruments classiques, avant d'envisager la création d'une cryptomonnaie, avec son registre distribué. Il s'agirait, schématiquement, de fournir une plate-forme destinée à gérer des contrats intelligents sur les virements interbancaires.

Plus généralement, toutes les recommandations formulées tendraient à maintenir, voire renforcer, le contrôle des banques sur tout ce qui touche aux mouvements d'argent. Un exemple caricatural nous est donné par le raisonnement qui part de l'indispensable confiance qu'il faudra inspirer aux consommateurs pour que les usages se développent, puis enchaîne sur l'affirmation que les banques sont les mieux placées pour assumer ce rôle… justifiant de la sorte que la réglementation doit confirmer leur monopole.

Les explications sont aussi étranges quand il faut écarter tout risque de concurrence externe. Il est alors question de la transformation du marché, qui fait que les moyens de paiement deviennent un point d'entrée dans la banque, spécifiquement les activités de dépôt et de crédit, alors que, historiquement, ils étaient conçus comme un complément à ces métiers. Il faudrait voir là une concurrence déloyale, qui se renforcera avec les monnaies virtuelles et que le régulateur devrait, encore une fois, fermement écarter.

Derrière la position des banques allemandes, on peut donc discerner une profonde inquiétude vis-à-vis de l'apparition de monnaies digitales, qu'elles estiment probablement inévitable et qu'elles appréhendent visiblement comme une menace vitale. Quand elles en arrivent à demander des protections réglementaires à profusion (à contraster avec leur attitude habituelle face aux exigences du législateur), elles laissent à penser qu'elles ne se sentent pas en position de répondre aux besoins du XXIème siècle…

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