C'est pas mon idée !

dimanche 20 juin 2021

Charte des relations startups-grands groupes : qu'en penser ?

Le Village by CA
Voilà une excellente idée qu'ont développée ensemble le Village by CA – le réseau d'incubateurs de jeunes pousses du Crédit Agricole – et Capgemini : une charte des relations entre startups et grands groupes. Malheureusement, la version actuelle me semble largement perfectible car elle ignore quelques sujets parmi les plus critiques.

Lancée à l'occasion de l'événement VivaTech, l'initiative, qui rassemble pour l'instant quelques dizaines de signataires, rêve de conquérir, symboliquement, les sociétés du CAC 40, d'une part, et l'écosystème de la « French Tech », d'autre part. Il est vrai qu'il y aurait urgence à aplanir les difficultés et les frictions qui persistent dans les tentatives de collaboration, autant pour faciliter le développement des leaders de demain que pour accélérer l'innovation et la transformation des acteurs historiques de l'économie.

Le texte [PDF] proposé à le mérite d'être simple et explicite, avec des exemples concrets qui permettent de mieux comprendre comment appliquer, des deux côtés, les 13 principes génériques édictés. Ceux-ci couvrent les grandes étapes d'une relation, depuis la découverte réciproque (premier contact, clarification des objectifs…) jusqu'à l'industrialisation (définition des critères de validation, promotion…), en passant par la contractualisation (transparence, suivi, organisation, modalités de paiement…).

Cependant, la lecture de cet opuscule dégage une impression de déséquilibre, au détriment des jeunes pousses qui, entre autres, sont enjointes à engager moult compétences et outils spécialisés afin de fluidifier les échanges avec les interlocuteurs des innombrables départements qu'elles devront « affronter » : CRM, expert de la contractualisation, chefs de projet senior, vétérans du secteur, professionnel de la propriété intellectuelle… Autant de domaines sur lesquels une aide serait bienvenue !

Plus désolant, les problèmes les plus fréquemment rencontrés par les startups, ceux dont elles se plaignent régulièrement et ceux qui les entraînent parfois vers l'échec, ne sont pas pris en compte directement, quand ils ne sont pas purement ignorés. J'en identifie au moins trois : les délais interminables de prise de décision, les demandes d'ajustement spécifique au produit commercialisé et les contraintes techniques imposées à l'intégration d'une solution informatique (qui certes ne concerne pas tous les cas).

Charte des relations startups - grands groupes

Pour le premier, quelques recommandations vont dans le bon sens, dont l'exigence de transparence dans les processus, dans les feuilles de route… ou la désignation d'un point d'entrée unique – une personne qui centralise les sollicitations et les transmet aux collaborateurs pertinents pour le thème identifié. En revanche, les seules incitations formelles à réduire les délais portent sur les refus et sur les règlements de factures. Et les entrepreneurs continueront à attendre 2 ans avant l'aboutissement de leurs projets…

Autre aspect qui mériterait au moins une mention, la propension des grands groupes à imposer leurs désidératas à leur partenaire potentiel, en le considérant comme un prestataire de services à ses ordres et en faisant fi de l'impératif pour lui de concevoir un produit qu'il peut vendre à l'identique à d'autres clients. La démarche est sournoise car il est délicat pour la startup de refuser, au risque de voir ses espoirs s'envoler, et la frontière est ténue entre une suggestion d'évolution légitime et une demande « égoïste ».

Enfin, les incompatibilités technologiques représentent une plaie à chaque fois qu'un composant logiciel intervient dans l'équation. Combien d'expérimentations, pourtant concluantes, ont débouché sur un abandon, souvent tardif et toujours coûteux pour les deux parties, parce que les contraintes d'intégration imposées par la DSI n'ont pas été partagées dès les premières discussions, de manière à soit éviter une perte de temps quand l'obstacle est rédhibitoire, soit anticiper les éventuelles adaptations à prévoir.

Après cette mise en bouche, qu'il convient de saluer, espérons qu'une prochaine itération de la charte comble ces lacunes et se préoccupe un peu plus des attentes des jeunes pousses. En parallèle, il serait souhaitable que, au-delà de cet effort minimal, chaque grande entreprise réfléchisse à établir sa propre déclinaison. Celle-ci pourrait notamment prendre les traits d'un guide de présentation de ses règles à respecter, dans tous les domaines (pas uniquement les achats), pour une collaboration « heureuse ».

samedi 19 juin 2021

RBCx : tout pour l'entrepreneur

RBC
Les startups technologiques représentent une clientèle complexe à appréhender pour les banques, avec leur valeur assise sur un capital immatériel, leurs comptes de résultats atypiques, leurs importants besoins de financement, leur tendance à sortir des sentiers battus… Alors, au Canada, RBC crée une plate-forme qui leur est dédiée.

L'établissement n'est certes pas le premier à mettre en place un dispositif spécialisé pour des entreprises qui s'écartent des normes et des habitudes, dont, en particulier, celles qui sont dans une phase d'hypercroissance, qu'il s'agisse de jeunes pousses effectuant leurs premiers pas ou de sociétés plus mûres cherchant à franchir un palier de leur développement. En l'occurrence, l'originalité de RBCx est sa rare couverture extensive des besoins de sa cible de clientèle, qui bénéficiera ainsi d'un accompagnement à 360°.

Outre les produits de base, comptes de dépôt et instruments de paiement, l'offre comprend d'abord quelques services exclusifs, dont des outils de crédit adaptés, entre autres sur des facilités de trésorerie. Un volet important est consacré au conseil de proximité, avec un accès à des experts thématiques, à la fois sur les secteurs verticaux les plus en pointe (par exemple la BioTech ou la GreenTech) et sur des problématiques opérationnelles telles que les levées de fonds ou l'expansion internationale.

RBCx

Afin d'étendre sa portée, l'initiative s'appuie également sur une communauté, organisée en ligne et soutenue par l'animation d'événements réguliers, dans laquelle l'entraide et le partage sont enrichis par des contributeurs externes, parmi lesquels figurent des investisseurs individuels et institutionnels, pour tous les stades de financement, complétant les compétences de la banque en la matière. Ce format diversifié parviendra peut-être à éviter l'accueil frileux généralement réservé à ce genre d'approche…

Dans un registre différent, une place de marché met à la disposition des clients, à des conditions avantageuses, une sélection de solutions tierces destinées à faciliter la gestion et le pilotage de leur activité (les partenaires référencés incluent notamment Salesforce pour la relation clients, Carta pour le suivi de l'actionnariat, Ownr pour les formalités juridiques…). Enfin, il est même prévu, toujours dans le cadre de RBCx, une offre bancaire personnelle ajustée à la situation particulière des entrepreneurs.

C'est une niche à très fort potentiel que vise ici la banque canadienne, surfant de la sorte sur la vague des créations de startups. Elle peut y déployer ce qui, en principe, constitue sa force historique : la disponibilité d'un conseil de haut niveau pour ses clients, assuré par des experts de premier plan. La première partie de la promesse est déjà tenue, grâce au recrutement d'une équipe expérimentée, dans toutes les dimensions attendues (financement de l'innovation et des technologies, capital-risque, crédit…).

vendredi 18 juin 2021

Une autre approche de la formation

PensionBee
Si l'innovation technologique a permis d'introduire de nouveaux outils pour améliorer l'accessibilité et l'efficacité de la formation en entreprise, celle-ci n'a guère évolué dans son approche fondamentale. Pour l'inspiration, la jeune pousse britannique PensionBee illustre une autre manière d'envisager le développement de ses collaborateurs.

En l'occurrence, c'est la volonté de sa fondatrice et directrice générale, Romi Savova, qui pilote les efforts, sous des angles variés, jusqu'à en faire une composante naturelle de la culture d'entreprise. Une de ses grandes initiatives consiste, par exemple, en un programme de découverte de l'univers des pensions de retraite (le cœur d'activité de la startup) destiné à encourager les vocations, notamment parmi les novices, et à placer tous les employés au même niveau de connaissance et d'engagement dans leur rôle.

Certes, cette description laisse imaginer un dispositif classique d'accueil des nouveaux embauchés… si ce n'est que celui-ci accepte des candidats ne possédant aucun bagage préalable et qu'il est partagé entre tous les métiers. Nettement plus original, le « Code Club » propose à quiconque désire apprendre les ficelles de la programmation informatique, par simple curiosité ou dans l'optique de réorienter sa carrière, de bénéficier d'un accompagnement renforcé de la part d'un membre de l'équipe technique.

Le dernier ajout en date à cette série est un mini-cours de MBA ouvert à tous les salariés. Assuré par Romi Savova elle-même, animée par sa propre expérience du cursus de Harvard, le parcours de 10 semaines est conçu sur le modèle de la prestigieuse université, avec des devoirs hebdomadaires de lecture et des discussions de groupe autour de cas pratiques dans lesquels les participants sont invités à se placer dans la peau du dirigeant d'une grande enseigne confronté à une situation réellement survenue.

PensionBee develops mini-MBA course for staff

Environ un tiers des collaborateurs de PensionBee, issus de tous ses départements et quelle que soit leur position hiérarchique, profitent de l'opportunité ainsi présentée. Selon les mots de la directrice générale, il s'agit, en partageant ce qu'elle a appris, d'inciter chacun à penser comme un véritable responsable et à appliquer les enseignements reçus dans sa mission. Sa vision repose sur l'idée qu'une organisation doit impérativement favoriser et stimuler la progression des individus qui la composent… et, au-delà, les aider à prendre leur essor afin qu'ils deviennent les leaders de demain.

Le contraste avec les comportements habituels dans la majorité des entreprises, qui s'avèrent souvent plus proche du monde de Dilbert, est saisissant. Bien sûr, il n'est pas aisé de transposer dans une structure de plusieurs milliers de personnes ce qui fonctionne avec une centaine de salariés. Pourtant, il existe certainement des moyens de déployer les mêmes principes : offrir des options identiques à tous, sans discrimination, promouvoir l'acquisition de compétences et faciliter l'avancement (en évitant les blocages de ceux qui y perçoivent une menace), privilégier l'épanouissement individuel…

jeudi 17 juin 2021

Nude accompagne l'accession à la propriété

Nude
Oubliez la gestion de finances personnelles générique (et relativement peu efficace). La tendance est dorénavant aux plates-formes thématiques. Après le cas de Standard Chartered pour la retraite, je découvre aujourd'hui cette jeune pousse, Nude (drôle de nom !), qui se focalise sur le premier achat immobilier des jeunes britanniques.

C'est un rêve que partagent beaucoup de personnes, mais, pour la plupart d'entre elles, c'est un projet tellement ambitieux et tellement lointain qu'il paraît totalement inaccessible. Voilà précisément la raison d'être de l'application développée par Nude. Sa vocation ? Accompagner, concrètement, jour après jour, pendant des années s'il le faut, le candidat à l'acquisition dans la réalisation de son objectif. En commençant notamment par la constitution de l'apport personnel indispensable au futur passage à l'acte.

La startup propose une expérience globale afin de remplir sa mission. Dans un premier temps, l'utilisateur est invité à spécifier l'objet de ses désirs. Dans cette perspective, il peut, par exemple, parcourir les annonces à la recherche des propriétés situées dans les quartiers qu'il privilégie et qui possèdent les caractéristiques souhaitées. Même si elle semble prématurée, cette exploration lui donnera une idée du prix moyen de vente et de l'épargne à prévoir pour se l'offrir… qui seront même actualisés au fil du temps.

Une fois la cible définie, il s'agit d'établir un programme permettant de l'atteindre. Pour ce faire, il suffit d'indiquer le montant des réserves déjà accumulées et le niveau d'économies envisageable chaque mois. À partir de ces informations, le logiciel calcule la durée nécessaire en vue d'assembler le budget requis. Cependant, il est également possible de connecter ses comptes bancaires et, sur la base d'une analyse des transactions, d'obtenir régulièrement des conseils pratiques de manière à rapprocher l'échéance.

Nude App

Au-delà de la théorie et du seul suivi, Nude comporte un volet dédié à l'action. Le consommateur est ainsi invité à ouvrir et alimenter un compte d'épargne directement au sein de l'application. Il pourra prendre différentes formes (des options supplémentaires devraient être introduites prochainement), dont, en particulier, des produits réglementés, plus ou moins dynamiques, à intérêts fixes ou reposant sur un portefeuille d'investissement, et donnant accès à des aides gouvernementales spécifiques.

D'autres idées viendront progressivement s'ajouter à cette palette. À court terme, il est par exemple question d'une fonction (essentielle mais rare) de mise en commun des efforts : parce que l'achat d'une résidence est fréquemment un projet qui se vit en couple, elle permettra à deux individus de collaborer sur un seul objectif et d'en suivre les progrès (deux fois plus rapides) ensemble. L'« après » pourrait également être dans les radars de l'entreprise, à travers une assistance au remboursement de l'emprunt hypothécaire.

L'aide au pilotage des finances personnelles constitue indiscutablement un exercice complexe et difficile, dont les différentes incarnations expérimentées à ce jour peinent à produire des résultats concluants à grande échelle. Cette génération montante, qui se concentre sur un axe à long terme exclusif, jugé important par une majorité de la population, espère faire la différence avec une approche de proximité destinée à vaincre les réticences naturelles de l'animal humain à se préoccuper d'un avenir lointain.

mercredi 16 juin 2021

Le marketing en pilote de la digitalisation ?

Dans toutes les entreprises, la « digitalisation » a pris une place prépondérante, souvent renforcée par les contraintes de la pandémie, et leurs départements de marketing ont dû accroître leur implication dans cet effort. Mais, selon Carlos Guerrero (Gartner), plutôt que d'en assurer seulement le relais, il est temps pour eux d'en prendre le pilotage.

Bien que le raisonnement de l'analyste donne parfois l'impression qu'il prêche pour sa paroisse, la plupart de ses arguments sont solides et seule sa conclusion mérite-t-elle d'être tempérée. Ainsi, le constat initial résonnera dans bien des organisations : les initiatives « digitales » sont généralement concoctées dans les lignes métier (voire, pire, dans les directions informatiques), sur la base d'une technologie attractive qu'il semble nécessaire de mettre en œuvre, charge au marketing d'en stimuler l'adoption.

Naturellement, une telle approche est contre-productive. Une composante essentielle de la transformation en cours, bien avant l'introduction de services en ligne, consiste en effet à placer l'utilisateur au cœur des préoccupations. Prendre un concept plus ou moins innovant et tenter d'en faire un produit (par exemple une nouvelle fonction dans une application mobile), en considérant que les clients seront (quasi) automatiquement séduits est absurde. La clé du succès est de se pencher d'abord sur les attentes à combler.

Une question critique se pose alors : qui dans l'entreprise est le plus qualifié et le mieux armé pour capter, interpréter et comprendre les besoins des clients, puis établir les priorités dans les évolutions de l'offre ? Carlos Guerrero propose les équipes marketing, dont, incontestablement, la mission impose de parfaitement connaître la cible à laquelle elles s'adressent. Fortes de cette position, elles devraient être intégrées au plus tôt dans les phases de planification et dans la définition des orientations stratégiques.

La canadienne TD Bank fournit l'exemple d'une telle démarche. Ses responsables du marketing assument un rôle d'orchestrateur « digital », à travers lequel ils capitalisent sur leur perception intime des exigences les plus importantes et rassemble les autres parties prenantes dans le but de raffiner et confirmer l'opportunité détectée, puis de définir une réponse appropriée, en amenant une différenciation concurrentielle significative. Résultat, les taux d'usage des ajouts élaborés de la sorte progressent significativement.

L'impératif d'obsession du client est dorénavant largement admis… mais sa déclinaison dans la réalité des processus est encore, au mieux, embryonnaire. Qu'il faille renverser les méthodes de création centrées vers les produits et placées sous la supervision exclusive d'une entité dédiée à ces derniers, en est une conséquence inéluctable. De là à en confier les rênes au marketing, le saut est hardi et peut s'avérer dangereux, en raison des possibles conflits d'intérêt entre deux activités aux objectifs très différents.

À mon sens, une solution raisonnable viserait à réaligner l'organisation sur son nouveau pivot et à faire en sorte que l'ensemble s'appuie sur la connaissance client issue de toutes ses divisions : direction marketing, bien entendu, mais également centre de support, personnel de première ligne (les conseillers, dans le secteur financier), équipes d'analyse des données… Séparément, aucune ne porte la vision globale et leur indispensable coordination devrait être confiée à des spécialistes du design, où qu'ils se trouvent.

Gartner for Marketers

mardi 15 juin 2021

Où est la banque personnalisée ?

Strands
Entre les solutions de niche et les outils de gestion de finances personnelles, la FinTech avance à grand pas vers la personnalisation de la relation client. Les banques traditionnelles, en revanche, semblent rencontrer des difficultés à s'aligner. Le fournisseur technologique Strands partage quelques explications plausibles de leur retard.

La demande est là, incontestablement : les consommateurs, d'abord, mais les professionnels leur emboîtent vite le pas, sont lassés des communications standardisées, des promotions à la chaîne, des recommandations incohérentes avec leurs projets… Ils veulent que leur banque reconnaissent leur individualité, les spécificités de leurs besoins et de leur situation, et ce, qu'ils interagissent avec un conseiller (qui parvient encore parfois à faire illusion) ou sur les plates-formes « digitales » qu'ils adoptent massivement.

Bien qu'ils soient en général conscients de ces attentes, la transition est hélas difficile pour les établissements historiques. Strands identifie quatre handicaps contribuant à cette impasse. Le premier, et certainement un des plus importants, serait d'ordre purement technique : les systèmes informatiques anciens, hérités d'une époque où la relation était entièrement portée par le conseiller attitré, ne sont pas adaptés à l'ère moderne et, en particulier, ne supportent pas le niveau de personnalisation souhaitable.

Je passerai rapidement sur les deux arguments suivants qui me paraissent tenir plus d'une perspective tactique. Ainsi, il est question des médias conversationnels contemporains (du SMS jusqu'aux notifications dans les applications mobiles, en passant par les messageries), dont l'utilisation manquerait d'une touche d'humanité. Ou bien du manque d'attention prêtée aux personnes ne possédant pas une culture « digitale » suffisante pour se sentir à l'aise avec ces services et qu'il faudrait mieux accompagner.

Strands – Why Are Banks Lagging Behind in Personalization?

Et il reste enfin un dernier facteur, probablement le plus critique, parce que le plus profondément ancré et parce qu'il relève directement d'une vision stratégique de la banque : tout comme sa technologie, son approche de ses métiers est datée et obsolète. La segmentation grossière entre clientèle patrimoniale, clientèle à potentiel et clientèle ordinaire constitue un reste, au mieux, des débuts sur le web, quand l'objectif consistait à permettre à quelques internautes de réaliser leurs transactions en ligne.

Dans ce monde d'autrefois, seuls les plus fortunés étaient susceptibles de bénéficier d'un modèle ultra-personnalisé, alors accessible uniquement par l'intermédiaire d'un interlocuteur humain. Or c'est bien cette perception qu'il faut désormais oublier : les formidables moyens d'analyse de données, d'intelligence artificielle, de communication… disponibles aujourd'hui rendent ces distinctions caduques. Chacun peut prétendre à la même qualité de traitement et le choix du canal n'est plus qu'affaire de préférence.

En arrière-plan, toujours le même défaut, latent : les grandes institutions financières sont organisées depuis toujours autour de leur fonctionnement interne (en l'occurrence, les catégories de conseillers et, dans une moindre mesure, les produits affectés à chaque typologie de population). Le renversement de cette culture et l'adoption, en remplacement, d'une focalisation exclusive sur le client représente le seul moyen de réaligner la stratégie avec ses exigences… et de lutter contre les nouveaux entrants.

lundi 14 juin 2021

J'ai ma banque dans la peau !

Walletmor
Réservé jusqu'à maintenant à quelques originaux prêts aux expérimentations les plus folles, l'implant de paiement est désormais disponible pour le commun des mortels : la jeune pousse mi-polonaise mi-britannique Walletmor commercialise son produit depuis peu dans toute l'Europe (Suisse et Royaume-Uni compris). Êtes-vous prêt(e) ?

Pour deux cents euros, vous pouvez vous offrir le « porte-monnaie de demain ». Dès réception (dans votre boîte aux lettres), vous devrez l'activer et l'associer au compte iCard que vous aurez créé par ailleurs, via l'application mobile dédiée, la jeune pousse n'ayant pas, pour l'instant, de licence l'autorisant à opérer ses propres services de paiement. Puis, vous vous rendrez chez un spécialiste de chirurgie esthétique afin de faire installer le gadget sous votre peau, de préférence sur l'avant-bras ou sur le dos de la main.

La sécurité, sanitaire et financière, constituant le principal défi qu'il lui faut relever, le discours de Walletmor se veut rassurant sur tous les plans. Naturellement, son dispositif est d'abord présenté comme totalement inoffensif pour le corps humain (stérile, hypoallergénique, livré dans un emballage antiseptique…). Le recours à un professionnel pour la mise en place fait aussi partie de l'arsenal, tout comme la garantie d'une extraction à la portée du premier médecin généraliste venu (pour ceux qui changeraient d'avis).

Pas d'inquiétudes à avoir non plus pour son argent ou pour ses données personnelles. La puce embarquée est au standard NFC, identique à celle qui est incluse dans toutes les cartes modernes, ce qui la rend donc compatible avec tous les terminaux d'encaissement sans contact. Aucun émetteur, aucune capacité de géolocalistion, elle se contente de réagir aux requêtes émises par un appareil de lecture placé à proximité. En revanche, elle possède l'avantage d'être impossible à perdre et (a minima) difficile à dérober.

Accueil Walletmor

Outre le coût (à celui de l'équipement vient s'ajouter l'intervention chirurgicale), une poignée d'inconvénients inciteront probablement les amateurs de nouveauté à y réfléchir à deux fois. La documentation fait, par exemple, état d'un délai de cicatrisation de 4 semaines après la pose. Par ailleurs, il faut également savoir que la validité du module de paiement est limitée à 5 ans : après ce délai, il sera nécessaire de procéder à son remplacement (il est vrai que d'autres générations de matériel auront apparu d'ici là).

Du point de vue de l'innovation, l'implant de carte bancaire a-t-il une quelconque chance de s'imposer ? Deviendra-t-il un jour aussi banal que l'est le smartphone aujourd'hui ? Une chose est certaine : ses avantages par rapport aux méthodes existantes – en résumé, sa disponibilité permanente – paraissent trop limités pour justifier une ruée des consommateurs, surtout en regard des contraintes qui l'accompagnent, en l'état. Mais cet argument rationnel ne suffit pas à le rejeter : il est fort possible qu'une mode se propage et en fasse la prochaine révolution des paiements… Et quelle sera alors l'étape suivante ?

dimanche 13 juin 2021

Quand une banque reçoit un prix de design

BBVA
D'une manière ou d'une autre, toutes les institutions financières intègrent le design dans leurs approches de création, en particulier autour de la « digitalisation » de leurs activités. Loin des pratiques superficielles de certaines de ses concurrentes, BBVA voit ses efforts récompensés d'un prix du ministère espagnol de la science et de l'innovation.

Pour le non initié, il s'agit essentiellement d'une préoccupation esthétique ou, au mieux, d'ergonomie. Pour celui qui surfe sur les tendances, il est d'abord question de méthodes de conception à la mode, avec leurs rites. Mais pour le professionnel sérieux, le design est avant tout une philosophie dont le pilier est un impératif de placer, toujours et sans concession, l'utilisateur ou le client au centre des attentions. Et BBVA semble effectivement être une des rares entreprises de son secteur à s'y plier à grande échelle.

Officiellement créée en 2012, l'équipe dédiée compte aujourd'hui quelques 500 spécialistes, répartis dans 7 pays de présence de la banque. Ils interviennent notamment sur tous les grands projets informatiques, y occupant une place importante au cœur des démarches agiles généralisées. Mais ce n'est (évidemment) pas suffisant. Afin d'instaurer une véritable culture du design dans l'organisation, plus de 5 000 personnes sont formées et appliquent leurs connaissances dans leurs missions quotidiennes, tout en jouant un rôle d'ambassadeurs et d'évangélisateurs auprès de leurs collègues.

BBVA, primer banco en recibir el Premio Nacional de Diseño en España

L'ambition partagée par les responsables de l'établissement est de capitaliser sur ses premiers succès – qui lui valent aussi, entre autres, une reconnaissance internationale pour la qualité de ses services mobiles – afin d'insinuer dans tous ses métiers cette indispensable perspective focalisée sur le client, quel qu'il soit, interne ou externe. Les progrès réalisés dans l'amélioration de l'expérience utilisateur ou dans l'innovation doivent désormais se propager partout et accompagner les immenses transformations en cours.

Déjà, les prochaines étapes sont fixées. En premier lieu, des réflexions sont engagées pour appliquer l'intelligence artificielle à la discipline, de façon à automatiser les tâches de faible valeur. Sur le plan des usages, les interfaces vocales constituent le prochain domaine dans lequel il faut commencer à poser des marques. Enfin, l'évolution des attentes des consommateurs en termes de bien-être financier stimule une orientation majeure à la croisée de la technologie, de l'analyse de données et du design.

En dépit de l'authentique sincérité dont font preuve leurs promoteurs, les tentatives d'implanter une approche de design dans les entreprises s'avèrent souvent décevantes. La raison principale en est la réticence quasi universelle à remettre en cause l'existant et les habitudes, laissant la portion congrue à ces efforts, pour un impact final limité. Ce que souligne l'exemple de BBVA est l'exigence, pour garantir la réussite, de partager largement les principes… et de mettre toute la patience nécessaire à leur diffusion.

samedi 12 juin 2021

Autumn, pour bien préparer sa retraite

Autumn
Presque partout dans le monde, les populations vieillissent. Même si l'Asie est a priori moins concernée que d'autres régions (dont l'Europe, naturellement), c'est bien là que Standard Chartered déploiera progressivement une plate-forme originale consacrée à la préparation de cette étape de la vie, dans sa dimension financière… et au-delà.

Selon les statistiques des Nations Unies, les plus de 65 ans devraient représenter 15% des citoyens asiatiques en 2040. Si cette proportion reste relativement modeste, elle masque d'importantes disparités selon les pays et, surtout, elle présage de changements considérables à moyen terme dans les habitudes locales vis-à-vis des relations entre les générations. Les enjeux d'anticipation de la retraite deviennent de la sorte plus sensibles, ce qui constitue évidemment une aubaine pour les institutions financières.

Élaborée grâce à un partenariat entre un des leaders de la gestion d'actifs indépendante, Franklin Templeton, et la structure d'innovation et de capital risque de Standard Chartered, SC Ventures, Autumn offrira une réponse particulièrement soignée et totalement inédite à cette transformation sociétale. Son objectif ultime, sachant qu'elle se trouve aujourd'hui dans une phase de construction participative, vise en effet à procurer aux consommateurs un accompagnement à 360° vers un troisième âge serein.

Actuellement, l'application mobile de la jeune pousse se contente d'adresser le volet financier du sujet. Elle propose donc essentiellement un pilotage exhaustif du patrimoine, capable de couvrir toutes sortes d'actifs, bancaires, boursiers, immobiliers…, agnostiques des établissements où ils sont détenus (merci les API !). Résultat, l'utilisateur obtient une perspective globale, en temps réel, sur sa situation, assortie d'une analyse des risques associés, lui permettant de suivre sa progression vers ses rêves d'avenir.

Autumn

Demain, viendra s'ajouter à ce socle de base un moteur de recommandations personnalisées. À partir d'un simulateur de retraite, dont l'embryon est déjà présent, chaque personne pourra définir son programme et bénéficier alors de conseils proactifs pour son portefeuille, prodigués régulièrement, afin de maximiser ses chances de réussite. En complément, des contenus pédagogiques traitant de gestion budgétaire en général ou plus spécifiquement d'investissement contribueront à l'éducation financière.

Plus tard, la solution s'enrichira de fonctions d'un tout autre genre, quoique toujours au service du bien-être futur de la clientèle ciblée. Il est ainsi question de surveillance de la santé ou de la forme physique, notamment à travers des interfaces avec les appareils de mesure physiologique. En l'occurrence, l'orientation envisagée consisterait, par souci de cohérence et de compréhensibilité, à intégrer l'impact des risques médicaux dans la planification de la retraite, via le coût des soins et l'optimisation des assurances.

L'idée de se préoccuper par avance de ses vieux jours, même quand l'échéance se rapproche dangereusement, figure rarement dans les priorités du quidam moyen. Focaliser l'attention exclusivement sur les problématiques d'argent est un moyen sûr de la rendre encore plus rébarbative, en lui ajoutant parfois un soupçon d'angoisse. À tout le moins, aborder la thématique dans son ensemble devrait lui donner une tonalité plus ancrée dans le quotidien, aussi lointain soit-il, et, idéalement, encourager l'action.

vendredi 11 juin 2021

L'identité digitale européenne sur les rails ?

Commission Européenne
D'un côté, l'annonce de la mise en place d'une identité numérique à l'échelle de l'Union Européenne représente un pas en avant majeur dans la construction d'une économie « digitale » cohérente pour le continent. De l'autre, ses modalités pratiques soulèvent tout de même une interrogation : ne risque-t-elle pas de se transformer en usine à gaz ?

Les enjeux relèvent autant de la simplification des accès à toutes sortes de services paneuropéens que de la protection des données sensibles. En effet, le principe du portefeuille virtuel qui nous est présenté consiste à fournir à chaque citoyen la possibilité d'utiliser son mécanisme d'authentification pour s'identifier sur le web et sur mobile, de conserver en parfaite sécurité ses informations personnelles et de partager celles-ci en ligne, en connaissance de cause et en conformité avec la réglementation.

L'idée n'est pas très originale et, en particulier, elle est déjà implémentée, parfois sur un périmètre fonctionnel restreint, dans un certain nombre de pays, notamment en Belgique (avec itsme) ou dans l'hexagone (avec France Connect). Grâce à l'initiative de la Commission Européenne, ces outils, aujourd'hui de portée locale, pourront bientôt être utilisés hors des frontières nationales, dans tous les états membres, en particulier sur les grandes (?) plates-formes, publiques et privées, qui seront tenues de l'intégrer.

L'objectif ne se limite pas à autoriser la connexion à tel ou tel service avec une identité certifiée. Le dispositif proposé aura également vocation à permettre des contrôles spécifiques, tels que la vérification de l'âge d'un utilisateur, du permis de conduire, des comptes bancaires… et, plus généralement, la transmission simple et transparente des données brutes ou calculées requises pour une procédure, qu'il s'agisse d'une déclaration de revenus aux impôts ou de la signature d'un contrat de location pour une maison.

Digital Identity for All Europeans

Si le plan paraît admirable, sa mise en œuvre suscite rapidement quelques inquiétudes. Tout d'abord en termes de délais, puisque la première étape de la feuille de route est fixée à septembre 2022, avec l'élaboration d'une boîte à outils commune, ne comprenant qu'un modèle d'architecture technique, assorti d'un corpus de normes et de bonnes pratiques, préparatoire à la phase d'exécution. Dans ces conditions, il est difficile d'imaginer un déploiement, probablement expérimental, avant deux, voire trois, années.

Par ailleurs, le choix de laisser la responsabilité de la réalisation aux états membres, dans une approche fédérative, constitue une arme à double tranchant. Certes, elle facilitera la prise en compte des différences locales et la capitalisation sur les systèmes existants, mais, en contrepartie, elle introduit une variété qui peut vite tourner à l'hétérogénéité puis au chaos. Des efforts considérables seront nécessaires afin de garantir que l'expérience utilisateur résultante (avec, au moins, 27 outils distincts) restera satisfaisante.

Ne boudons pas le plaisir de voir l'Union Européenne s'atteler à un projet extrêmement ambitieux, qui pourrait favoriser le rapprochement « digital » entre les nations qui la composent… et qui tendent à maintenir leurs frontières virtuelles sinon physiques. Pour autant, ne retenons pas notre souffle en attendant sa concrétisation : il s'agit indiscutablement d'un chantier de très grande ampleur, rendu d'autant plus complexe par sa décentralisation. Un test en soi de la capacité à fédérer des énergies disparates.