C'est pas mon idée !

lundi 27 juin 2016

Mesurer la santé financière pour l'améliorer

Next Billion
Bien que certaines d'entre elles l'oublient parfois, la mission des banques a toujours été et devrait rester de contribuer à la prospérité de ses clients, en les aidant à atteindre leurs objectifs sans mettre en péril leur équilibre financier. Elles sont pourtant rares celles qui mesurent leur impact réel sur la vie quotidienne des consommateurs…

Aux États-Unis, inquiet de cette situation, le Centre pour l'Innovation dans les Services Financiers (CFSI) a décidé de réagir, en estimant (avec justesse) qu'il n'était pas possible de résoudre les difficultés récurrentes auxquelles fait face plus de la moitié de la population sans disposer au préalable d'un diagnostic fiable. Il a donc défini un cadre générique d'évaluation de la « santé financière » des ménages, avec l'ambition d'en faire un point de départ pour toute entreprise qui souhaiterait s'inscrire dans la démarche.

Le dispositif, présenté dans un guide [PDF] détaillé, est volontairement simple. Il comporte 8 indicateurs, répartis sur 4 axes : dépenses, épargne, crédit et planification. Pour chacun d'eux, la description s'accompagne de conseils pratiques de mise en œuvre, essayant, dans la plupart des cas, d'établir une corrélation (préalablement validée au cours de campagnes de test menées l'année dernière) avec les données que possède une institution financière sur ses clients (essentiellement ses transactions et le solde de ses comptes), de manière à délivrer une mesure aussi objective que possible.

What's measured is what matters

Si le principe peut sembler utopique, il n'en inspire pas moins quelques pionniers. Outre 7 structures candidates ayant confirmé leur participation à un « beta test » qui devra confirmer la valeur de l'approche, le CFSI a déjà identifié trois expériences proches de son modèle. Sans grande surprise, une d'elle est due à une association de lutte contre la pauvreté tandis qu'une autre émane d'une startup (HelloWallet). Cependant, la troisième est à porter à l'actif de Wells Fargo, avec un site dédié à la santé financière, visant à développer l'adoption de comportements financiers plus sages parmi ses clients.

Loin de ne constituer qu'un vernis superficiel pour se donner bonne conscience, la proposition de la CFSI devrait intéresser au plus haut point les banques (y compris en dehors de son pays d'origine). D'une part, il vaut certainement mieux investir dans des actions potentiellement porteuses de résultats concrets que dans, par exemple, des outils de PFM inefficaces, qui restent souvent inutilisés. D'autre part, à un niveau plus stratégique, le suivi de la santé financière des clients devrait être un indicateur essentiel de l'activité, ne serait-ce que parce qu'il est représentatif de son évolution future.

dimanche 26 juin 2016

Le problème des banques est d'être dirigées par des banquiers

Umpqua Bank
Après avoir mené la croissance vertigineuse d'Umpqua Bank au cours des 20 dernières années, Ray Davis, son PDG, vient d'annoncer son départ prochain… Mais, en conservant la tête de sa filiale dédiée à l'innovation, Pivotus Ventures, il révèle les qualités qui permettent aujourd'hui à une institution financière de continuer à prospérer.

Dans un registre analogue, j'ai emprunté le titre de ce billet à Dan Kimerling, responsable des API pour la Silicon Valley Bank, qui poursuit en affirmant que la banque est vouée à devenir une activité d'ingénierie logicielle. Dans les deux cas, le message sous-jacent est identique : il faut faire fi des traditions héritées de modèles séculaires, car ce qui fera la banque du XXIème siècle est une prise de conscience profonde, au plus haut niveau, de l'enjeu des technologies et de leur influence sur tous les métiers du secteur.

Le cas d'Umpqua Bank est particulièrement représentatif de cette perspective, à plus d'un titre. En premier lieu, bien que son PDG soit un « vrai » banquier d'origine, il a su, depuis longtemps, développer une vision des transformations qui affectent son environnement, en extraire une stratégie cohérente et décliner cette dernière dans une mise en œuvre opérationnelle efficace. D'autre part, et il s'agit peut-être de la caractéristique la plus importante de la démonstration, l'approche retenue se veut extensive.

Ainsi, la valeur distinctive d'Umpqua réside autant dans la mise en place d'un concept d'agence unique en son genre que dans ses innovations purement technologiques. Contrairement à la plupart des initiatives habituelles – entre déploiement d'écrans dans les points de vente et création de banques mobiles plus ou moins indépendantes –, son projet est conçu comme un tout, dans lequel toutes les briques s'assemblent logiquement. Or, pour ce faire, il est indispensable d'avoir un point de vue extrêmement large.

La passion que suscite l'innovation chez Ray Davis, soulignée par sa volonté d'en conserver les commandes dans Umpqua Bank, est probablement un des facteurs déterminants de cette capacité à ouvrir le champ. À l'inverse, l'incompréhension totale des évolutions qui affectent le monde contemporain constitue certainement un handicap mortel pour les banquiers d'ancienne génération. Alors, sans aller (immédiatement) jusqu'à une prise de contrôle par des ingénieurs logiciels, les dirigeants ont un devoir impératif de comprendre et maîtriser les mutations technologiques en cours.

Pivotus Ventures

samedi 25 juin 2016

Esurance personnalise l'assurance habitation

Esurance DIY Home Inspection App
Hormis les ajustements de prix sur les contrats automobiles en fonction du comportement du conducteur, la notion de personnalisation des offres reste relativement rare, à ce jour, dans le secteur de l'assurance. Grâce à sa nouvelle application mobile d'inspection de l'habitation, Esurance semble faire un premier pas dans cette direction…

Au moment de souscrire une garantie pour sa résidence, le client se voit proposer une option d'auto-diagnostic, assortie de la promesse d'une réduction de prime. S'il l'accepte, il dispose de 20 jours pour télécharger l'application « DIY Home Inspection » puis effectuer et transmettre un tour du propriétaire à la compagnie : armé de son téléphone et en suivant les instructions détaillées qui lui sont fournies, il va filmer la maison ou l'appartement sous toutes ses coutures, à l'extérieur et à l'intérieur.

Une fois cette simple formalité accomplie, les images capturées sont analysées par les experts de l'assurance, afin d'établir la remise consentie sur le devis initial standard (50 dollars au minimum, pour l'effort réalisé), en fonction des caractéristiques particulières et de l'état du bien à couvrir. Le cas échéant, des recommandations complémentaires pourront également accompagner l'offre, par exemple pour envisager la prise en charge spécifique d'une cuisine équipée flambant neuve ou des risques liés à une piscine.

L'application propose par ailleurs à l'utilisateur de conserver une copie des vidéos, pour ses besoins personnels. Dans tous les cas, les enregistrements pourront aussi éventuellement servir de référence à l'assurance (et de preuve de bonne foi) en cas de sinistre, voire même constituer une aide (précieuse) pour remettre les installations en état lorsque des réparations lourdes s'avèrent nécessaires.

Esurance DIY Home Inspection App

Au total, l'équation de valeur de l'application conçue par Esurance se révèle équilibrée. Outre la motivation économique, le client aura la certitude que le contrat qu'il souscrit correspond parfaitement aux risques qu'il encourt. La compagnie, pour sa part, en tire une meilleure connaissance de la propriété qu'elle assure, qui devrait lui permettre d'éviter quelques litiges et autres tentatives de fraudes, sans oublier l'opportunité de rebond commercial, à travers les options supplémentaires qu'elle peut suggérer, en contexte.

La logique de personnalisation qui est à l'œuvre ici est donc plus subtile que celle appliquée de plus en plus souvent à l'automobile : il n'est pas question (officiellement, en tous cas) d'ajuster les conditions de la police selon les risques estimés mais plutôt en fonction des biens assurés. En conséquence, le consommateur devrait logiquement avoir moins de réticences à adopter cette approche, d'autant que la collecte d'information paraîtra plus objective et moins intrusive qu'une analyse de comportement au volant…

vendredi 24 juin 2016

Le chatbot d'AmEx vise les services

American Express
Alors que la mode des « chatbots » bat son plein depuis que Facebook Messenger s'est ouvert à leur invasion, l'annonce de celui d'American Express ne constitue pas une énorme surprise. Néanmoins, l'approche entièrement focalisée sur les services « premium » qu'a retenu le spécialiste de la carte de crédit se démarque des conventions.

Pour l'instant, il ne s'agit que d'un concept, présenté à l'occasion du festival de la publicité Cannes Lions. Il devrait être proposé aux clients américains de la marque dans les mois qui viennent. Après inscription et enregistrement de leur compte Facebook, ceux-ci recevront automatiquement, dans leur application de messagerie instantanée préférée, une notification accompagnée, le cas échéant, d'informations complémentaires pertinentes, à la suite de chaque achat qu'ils réalisent avec leur carte.

Parmi ces messages, American Express ne manquera pas d'introduire des suggestions commerciales, qui pourront former les fondations d'une nouvelle offre publicitaire ciblée à destination des marchands. Ainsi, dans la démonstration réalisée à Cannes, un porteur qui achète un billet d'avion se verra suggérer des restaurants sur son lieu de destination. Dans un registre différent, les avantages spécifiques seront également rappelés via Messenger, tels que les indications d'accès au salon privé de l'aéroport pour les clients éligibles à ce niveau de privilège.

Facebook Messenger Platform

En faisant abstraction des risques (non négligeables) de dérives inhérents à ce modèle, la vision qu'il esquisse a au moins le mérite d'une certaine originalité. En effet, alors que la plupart des initiatives du secteur financier concernaient jusqu'à présent l'accès aux comptes ou le support, la focalisation sur des services additionnels introduit une autre dimension, susceptible d'apporter un peu de légitimité à l'intrusion d'une entreprise dans un outil qui est, malgré tout, perçu par le consommateur comme un espace privé.

Si American Express parvient, grâce à une connaissance intime de ses clients acquise via l'analyse de leurs comportements d'achat, à offrir une expérience ultra-personnalisée, qui réponde très précisément à leurs attentes, sa stratégie peut générer une valeur ajoutée inestimable. Toutefois, pour cela, il faudra, par exemple, que l'invitation dans le salon privé soit délivrée à l'arrivée à l'aéroport (et non lors de l'achat du billet) ou que la proposition de restaurant soit parfaitement adaptée aux habitudes du destinataire (pas question de se contenter de sélections plus ou moins génériques).

Comme avec la génération précédente des applications mobiles, les premières expériences ont d'abord cherché à porter des services existants sur les plates-formes de messagerie. La deuxième vague, qu'inaugure American Express consiste maintenant à essayer d'imaginer d'autres approches, qui pourraient être mieux alignées avec les usages des consommateurs. Au vu de l'enjeu (de rester en contact avec les clients là où ils se trouvent), les tentatives du genre devraient rapidement se multiplier…

jeudi 23 juin 2016

Gartner prédit le règne des assistants digitaux

Gartner
Après Forrester, c'est au tour de Gartner de prédire la fin prochaine des « apps » mobiles, au profit d'assistants personnels et autres services pro-actifs contextualisés. Sa déclinaison sur le domaine spécifique de la maison connectée nous donne cette fois l'occasion de comparer les implications du phénomène pour la banque et l'assurance.

La vision que propose le cabinet d'analystes correspond à une tendance particulièrement visible depuis quelques mois. La « digitalisation » accélérée du monde qui nous entoure s'accompagne d'une explosion du nombre d'applications mobiles, avec pour conséquence directe que les utilisateurs, perdus, installent et utilisent de moins en moins ces dernières. Face à cette situation, qui ne peut qu'empirer, une alternative émerge, grâce à la sophistication croissante des assistants personnels interactifs, dont Alexa (chez Amazon), Siri (chez Apple) ou encore Google Now esquissent le potentiel.

L'accès aux services s'en trouve considérablement simplifié : il suffit au consommateur de formuler ses demandes en langage naturel, pour que l'outil, devenu universel, se charge de trouver instantanément la réponse, en sollicitant en arrière-plan les applications adéquates. Dans la même lignée, commencent également à apparaître des capacités de suggestions – voire d'actions – automatiques déclenchées en fonction du contexte et/ou d'événements donnés, qui laissent entrevoir la possibilité de systèmes capables de satisfaire les besoins de l'utilisateur avant qu'ils ne soient exprimés.

Pour illustrer le propos, Gartner prend l'exemple caractéristique de l'habitation, dans laquelle tous les équipements (chauffage, alarmes, éclairage, portes et fenêtres, cafetière…) acquièrent progressivement de l'« intelligence ». Il n'est évidemment pas envisageable pour ses occupants d'utiliser une application distincte pour contrôler chaque fonction. Alors, des logiciels intégrés ont fait leur apparition, qui évoluent aujourd'hui, à l'instar de la solution HomeKit d'Apple, vers un pilotage par un assistant tel que Siri.

Maison connectée (Apple HomeKit)

Ce type d'approche, qu'il est facile d'extrapoler dans d'autres domaines (notamment l'automobile ou les risques industriels), interpelle logiquement les compagnies d'assurance. Consommatrices d'information par essence, celles-ci vont pouvoir profiter de la multiplication des sources disponibles, qu'il s'agisse de capteurs, de smartphones ou d'appareils divers et variés. Surtout, en se positionnant sur la prévention, elles peuvent acquérir une certaine légitimité à faire partie des « fédérateurs » de services.

Certes, il ne sera peut-être pas question de prendre la place d'un assistant généraliste, mais l'assureur aura une opportunité incomparable de constituer un point central d'accès aux multiples composantes de la protection de la personne et de ses biens, en couvrant la totalité de la chaîne de valeur. Le sujet est suffisamment important dans le quotidien de tout un chacun pour imaginer qu'une entreprise puisse l'exploiter afin d'occuper une place prépondérante (et visible) dans la relation client.

En pratique, le dispositif pourrait prendre la forme d'un compagnon « digital » spécialisé, collectant et analysant en toute sécurité les données exposées par les objets connectés ou autres plates-formes numériques, puis invoquant, plus ou moins spontanément, les fonctions nécessaires – qu'elles proviennent de tiers ou de la compagnie elle-même – pour, par exemple, détecter les risques, alerter le consommateur, prendre des initiatives pour éviter certains sinistres, initier une déclaration d'accident…

En forçant un peu le trait, cette vision de l'assureur au centre de l'expérience de la prévention et de la protection (qu'il reste toutefois à concrétiser) contraste singulièrement avec la perspective généralement proposée aux banques, plaçant ces dernières en fournisseurs de services de facilitation, dont la vocation serait alors plutôt de disparaître derrière un acte d'achat, la réalisation d'un projet…, composante élémentaire d'un ensemble hétéroclite agrégé et orchestré par un assistant personnel « étranger ».

mercredi 22 juin 2016

Barclays veut divertir pour séduire

Barclays
Forte de 5 millions d'utilisateurs de ses applications mobiles, parmi ses 16 millions de clients dans le monde, la britannique Barclays Bank sait qu'elle doit offrir une expérience hors pair si elle veut se distinguer de ses concurrentes. Une de ses priorités pour atteindre cet objectif consiste à introduire une dimension ludique dans l'univers bancaire.

Et, parce qu'elle est consciente de ses propres limites en matière de divertissement, elle fait appel pour cela aux talents extérieurs, à travers l'organisation d'un « Business Challenge » sur sa plate-forme de co-innovation « Launchpad ». En présentant la démarche, Barclays Bank exprime une volonté explicite de créer de nouveaux services avec les entreprises partenaires qui sauront la convaincre. Un air de déjà vu ? Certes, mais, pour une fois, les moyens semblent être au rendez-vous de l'ambition affichée.

Premier facteur d'optimisme, les participants à la compétition pourront disposer non seulement d'un jeu d'API (« interface de programmation applicative »), leur offrant une capacité d'intégration avec les systèmes de la banque, mais également d'un modèle d'application mobile, qui devrait leur permettre de concevoir et développer rapidement des fonctions additionnelles au cœur même des solutions existantes. Rarement les conditions opérationnelles d'une telle initiative ont atteint ce niveau…

Autre source d'étonnement et signe d'un changement de culture, la cadence imposée par la banque rompt définitivement avec les habitudes du secteur : il s'écoulera moins de 3 semaines entre la clôture des candidatures (sur dossier), le 10 juin, et la démonstration des prototypes (fonctionnels), le 27 juin. Si tous les acteurs impliqués parviennent à maintenir le même rythme jusqu'à la fin du cycle, le processus d'expérimentation du « Launchpad » pourrait faire la preuve d'une productivité exceptionnelle.

Barclays Launchpad Business Challenge

Car il faut noter que le challenge ne constituera qu'une entrée en matière. À l'issue de cette phase initiale, les candidats retenus auront en effet l'opportunité de finaliser le développement de leur projet, avec le support des équipes de Barclays Bank, puis, peut-être, de le lancer sur le « Launchpad » (c'est-à-dire le déployer auprès des volontaires inscrits, en vue de le tester en conditions réelles). En perspective, c'est une intégration dans la stratégie web et mobile de l'établissement que peuvent viser les participants.

L'approche s'avère particulièrement propice à une incursion dans le domaine de la ludification. Naturellement, la banque n'est pas idéalement positionnée pour produire les meilleures solutions du genre et elle a donc tout intérêt à recherche l'appui de spécialistes (du jeu vidéo ?) pour espérer réussir. D'autre part, le principe d'une application financière plus « fun » mérite certainement d'être validé auprès d'un échantillon de clients, avant sa généralisation, tellement il peut paraître décalé par rapport aux usages.

Le résultat est – en tous cas vu de l'extérieur –  l'illustration d'un processus d'innovation parfaitement orchestré, depuis la définition des objectifs à atteindre jusqu'à la mise en œuvre éventuelle, en passant par les différentes étapes de raffinement du concept…

mardi 21 juin 2016

The DAO ou la boîte de Pandore d'Ethereum

The DAO
À l'heure où vous lisez ces lignes, vous avez certainement entendu parler des millions de dollars « dérobés » sur The DAO, dans la nuit du 16 au 17 juin. Vantée comme un modèle de mise en œuvre de « contrats intelligents » (« smart contracts », en anglais), la plate-forme a involontairement exposé les limites de ce concept en vogue…

Avant de tenter une analyse, commençons cependant par comprendre ce qui s'est passé (sans éviter quelques simplifications). Tout d'abord, le principe du « contrat intelligent » consiste à utiliser une infrastructure de blockchain, identique à celle de bitcoin, non plus seulement pour enregistrer des transactions « monétaires » mais également des programmes, exécutés automatiquement dans des conditions pré-déterminées. Cette idée à donné naissance, entre autres, à Ethereum et sa monnaie virtuelle, l'ether.

Sur ce socle, a été fondé The DAO (de « Decentralized Autonomous Organization »), qui peut être considéré comme une sorte de fonds d'investissement mutuel, en ethers, entièrement piloté par un algorithme. Ce dernier est, naturellement, implémenté sous la forme d'un « contrat intelligent ». Le modèle a suscité un tel engouement public qu'il a réussi à capter environ 10% de la masse monétaire d'Ethereum en moins d'un mois, soit l'équivalent de 150 millions de dollars (au plus haut du cours de la crypto-devise).

Arrivons-en maintenant à l'incident de la semaine passée. En prenant quelques raccourcis pour faciliter la compréhension, l'un des investisseurs de The DAO a exploité un bogue dans le « contrat intelligent » qui le régit, lui permettant d'en extraire 3,6 millions d'ethers (environ 40 millions de dollars au cours actuel) à son profit. Un aspect particulièrement perturbant de l'affaire est qu'il s'agit en fait d'un détournement de l'algorithme pour un usage non prévu : le vol n'est pas nécessairement caractérisé…

The DAO

Une erreur de code qui coûte 40 millions, voilà de quoi faire réfléchir. Elle signe probablement la mort de The DAO et soulève des questions sur l'avenir d'Ethereum. Le concepteur de ce dernier a été prompt à affirmer que son « bébé » n'est pas en cause, ce qui est vrai… jusqu'à un certain point. Car on peut se demander légitimement si le système n'est pas trop riche, trop complexe et trop ambitieux : permettre d'automatiser des mouvements d'argent expose à des risques majeurs que rien ne vient modérer.

En effet, conformément à la logique de la blockchain, les contrats enregistrés sur Ethereum sont immuables, ce qui interdit de corriger (facilement) les anomalies qu'ils peuvent comporter et laisse donc toute latitude à un utilisateur malveillant de les analyser en détail, afin de tirer profit de leurs défauts. Or les erreurs humaines sont inévitables. Tant qu'un contrôle automatique et formel de la qualité du code n'est pas mis en place, la seule conclusion raisonnable est qu'il vaut mieux se méfier des « contrats intelligents ».

Au fond, il semble logique qu'un concept aussi élaboré requière une période de mise au point, ne serait-ce qu'en termes de précautions d'usage… Ce qui rend le cas de The DAO dramatique est le fait qu'il ait pu conquérir en très peu de temps une large audience, composée de nombreux néophytes n'ayant pas tous conscience des risques qu'ils prenaient, y compris lorsque les premières alertes de sécurité ont été émises, quelques jours avant l'attaque proprement dite. De toute évidence, les applications de la blockchain sont prometteuses mais beaucoup restent expérimentales

lundi 20 juin 2016

French Tech, manque d'ambition ou de moyens ?

French Tech
Il y a quelques jours, un journaliste de TechCrunch critiquait la « French Tech » et déclenchait une mini-crise, autour d'un supposé manque d'ambition des startups françaises, qu'il dénonçait plus particulièrement. Plutôt que de rejeter en bloc sa perception, pourquoi ne pas tenter de chercher des solutions aux vrais problèmes qu'il soulève ?

Pour résumer l'objet des débats, Jon Evans, invité par notre gouvernement à faire un tour des initiatives hexagonales en faveur de notre écosystème entrepreneurial, en est ressorti avec l'impression que, pour une majorité d'intervenants (pouvoirs publics, grands groupes, investisseurs, structures d'accueil… et même les startups), le principal objectif visé est d'alimenter l'innovation des sociétés du CAC 40 à coup d'acquisitions. Il existerait des exceptions mais elles sont rares (qui, derrière Blablacar et Sigfox ?)…

Sans vouloir généraliser, il est évident que le constat correspond à une certaine réalité dans le domaine spécifique de la FinTech. Ainsi, du côté des acteurs en place, la vision, telle qu'elle est esquissée par la FBF, est sans équivoque : « les banques et la FinTech doivent travailler ensemble, c'est dans leur intérêt mutuel », assène Marie-Anne Barbat-Layani, sa directrice générale. En face, force est de constater que l'époque où les jeunes pousses clamaient vouloir prendre la place des institutions financières est révolue.

Tweet FBF

Naturellement, avec un tel état d'esprit, il vaut mieux ne pas rêver à faire de la France un nid de licornes disruptives. L'approche privilégiée de collaboration entre grandes structures et nouveaux entrants permet certes à ces derniers de se développer, mais elle est également le plus sûr moyen pour les premières de s'assurer qu'elles ne se feront pas dépasser, avec l'espoir (qui est plus souvent une illusion) qu'elle pourront profiter des innovations captées de la sorte pour rester compétitives, généralement après absorption.

Pour autant, faut-il considérer que les entrepreneurs sont coupables de céder à ce qui serait la « facilité » de l'acquisition ? Comme on l'a vu, il s'agit de la solution préférée des banques et, forcément, cette pression influence, d'une manière ou d'une autre, les stratégies de la plupart des investisseurs initiaux et des startups. Malheureusement, cette issue est surtout, dans bien des cas, la seule possible pour de jeunes entreprises qui ne peuvent obtenir les moyens de poursuivre leur rêve jusqu'à son terme…

En effet, en dépit de la relative simplicité avec laquelle il est possible de fonder une FinTech aujourd'hui, il ne faut pas se leurrer : comme le rappelle Benoît Legrand à propos des néo-banques, l'atteinte de la maturité (et, donc, du point d'équilibre économique) prend du temps et, dans l'intervalle, les investissements nécessaires sont lourds. Or, les sources de financement sont très peu nombreuses en France, surtout lorsqu'il commence à être question de lever des dizaines de millions d'euros.

En conclusion, il existe bien un obstacle réel à l'émergence de géants de la « French Tech » et il serait stupide de l'ignorer. Comme le montre la Silicon Valley depuis plusieurs décennies, la valorisation des jeunes pousses exige un écosystème de financement à la hauteur des ambitions (en montant, en accompagnement dans la durée…). À défaut, les idées prometteuses continueront à être englouties avant d'avoir exprimé leur véritable potentiel, à moins qu'elle n'aillent lever des fonds sous des cieux plus cléments.

dimanche 19 juin 2016

Le P2P lending entre dans la banque privée

Rabobank
Avec l'expérimentation que vient de lancer Rabobank aux Pays-Bas, et qui doit se prolonger jusqu'à la fin de l'année, le concept de prêt direct aux entreprises s'adapte maintenant à une population spécifique – celle des personnes fortunées – à travers une approche qui devrait profiter à toutes les parties concernées : particuliers, PME et banque…

Au premier abord, le principe de cette nouvelle offre respecte les standards du genre. Une plate-forme en ligne, baptisée « Rabo & Co », permet simplement aux entreprises de soumettre leurs demandes de financement (sous forme de crédit), auxquelles les clients peuvent alors choisir d'apporter leur contribution. Naturellement, dans le contexte d'une banque, celle-ci aura préalablement analysé et validé les dossiers – et, selon toute vraisemblance, défini les conditions commerciales – avant leur publication.

Cependant, contrairement aux habitudes de distribution élargie en vigueur dans l'univers du crowdfunding, la solution de Rabobank est exclusivement réservée, du côté des prêteurs, aux clients dont le patrimoine disponible est supérieur à 1 millions d'euros. En outre, le ticket d'entrée minimal sur chaque opération est fixé à 100 000 euros. La banque privée s'enrichit de la sorte d'un nouveau produit d'investissement, dont on peut supposer que les promesses de rendement seront particulièrement attractives…

En contrepartie, la participation directe à un prêt implique des risques de défaut ou de retard de paiement, qui seront entièrement assumés par le souscripteur. Toutefois, pendant la phase expérimentale actuelle, Rabobank finance (au moins) 50% du montant de chaque prêt accordé, afin de stimuler la confiance des consommateurs, en sus de ses critères usuels d'attribution de crédit, en restant à leurs côtés, quoi qu'il arrive.

Du point de vue des clients de la banque, les bénéfices de la plate-forme sont clairs. Les PME y trouveront un mode de financement alternatif, complémentaire des solutions classiques, tout en conservant un interlocuteur unique, de confiance. Les particuliers, pour leur part, profiteront d'un produit financier potentiellement rémunérateur, leur permettant également d'exercer un certain contrôle sur l'utilisation qui est faite de leur argent, le tout délivré par un intermédiaire qu'ils connaissent bien.

La valeur pour la banque est plus intéressante à analyser, puisqu'elle émane principalement de contraintes réglementaires. En effet, la part des crédits souscrite directement par les consommateurs échappe aux critères de liquidité imposés aux institutions financières. Ainsi, Rabobank peut réduire son exposition aux exigences de fonds propres tout en maintenant son niveau d'activité dans le crédit aux PME. Les économies engendrées compensent certainement le coût de mise en œuvre.

Ou comment la réglementation devient moteur d'innovation

Siège Rabobank

samedi 18 juin 2016

La Banque d'Angleterre lance un accélérateur

Bank of England
Tandis que les institutions financières multiplient les dispositifs d'accompagnement de startups, les banques centrales sont, jusqu'à maintenant, restées en retrait du mouvement. En lançant son propre accélérateur FinTech, la Banque d'Angleterre est la première à structurer sa volonté de collaborer avec les nouveaux entrants.

Comme dans la majorité des initiatives du genre, quel qu'en soit le promoteur, l'ambition portée par la Banque d'Angleterre est multiple, entre désir d'appréhender de nouvelles approches face aux défis qu'elle affronte dans ses missions et besoin de comprendre les technologies émergentes et leurs usages. Ceci étant, en dépit de son appellation, la démarche adoptée dans ce but tient plus de la formalisation d'un mode de coopération avec la FinTech que d'un accélérateur de jeunes pousses au sens traditionnel.

En effet, il n'est point question ici d'héberger les entreprises et de leur offrir des services (de coaching, notamment). Il s'agit, plus modestement, de mettre en place un processus standardisé de soumission de propositions, en vue de la réalisation d'expérimentations. Les candidats se voient ainsi offrir l'opportunité de déployer leur solution dans un environnement réel, en interaction directe avec les experts de la banque, ce qui constituera pour eux une référence utile et prestigieuse (que le projet aboutisse ou non).

Tout en ouvrant le champ d'investigation à tous les domaines susceptibles de la concerner, l'institution explicite les thèmes de recherche qu'elle privilégie, dont il ressort que l'analyse des données constitue le cœur. Plus précisément, l'exploration de jeux de données volumineux (issus du reporting réglementaire des banques…), la détection d'anomalies et la reconnaissance de motifs par apprentissage automatique (pour la sécurité…) et la protection des données sensibles sont les priorités actuelles.

Bank of England FinTech Accelerator

Avant son annonce officielle, ce 17 juin, le dispositif était déjà éprouvé avec plusieurs entreprises pilotes, parmi lesquels figurent BitSight (sur un outil destiné à évaluer la cyber-résilience des entreprises grâce à l'analyse de données disponibles publiquement), Privitar (dont la solution d'anonymisation est jugée sur la capacité à exploiter utilement les résultats qu'elle produit) et PwC (pour la mise en place d'un environnement complet de registre distribué basé sur une technologie de blockchain privée).

Ce dernier exemple souligne toutefois les limites de l'initiative, autant par le choix du partenaire – bien loin d'être une startup ! – que par son faible potentiel de disruption, puisqu'il se réduit à un test technique, dans un domaine où les enjeux sont bien plus larges. Heureusement, ce sujet n'est pas clos, car, les questions soulevées autour de cette expérience préliminaire (qui font aussi partie du champ d'investigation, même si elles sont moins mises en avant) démontrent une maturité certaine de la banque.

En tout état de cause et malgré ses quelques défauts, l'initiative est particulièrement notable de la part d'une organisation qui peut évidemment s'enrichir d'apports extérieurs mais est, par nature, profondément conservatrice. En outre, au-delà de la déclaration d'intention et des premiers pas réalisés, la méthode appliquée (en cycles courts, avec des indicateurs de succès pré-déterminés…) semble faire preuve d'un professionnalisme que pourraient envier bien des grands groupes en mal d'innovation…